S'évader, confiné dans une chambre....

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Ce billet s’adresse à tous ceux qui sont confinés dans des conditions hospitalières difficiles. Et à Michel bien sûr !

unsplash-logoAni Kolleshi

Cher Michel,

Je me permets de partager mes souvenirs, replongeant dans une période où, comme vous, mon périmètre se réduisait à la chambre d’hôpital que j’occupais depuis plusieurs mois déjà et que j’allais occuper sans doute encore plusieurs semaines. Cela ne portait pas le nom de confinement mais celui de « chambre stérile » : la chambre d’où il ne sortira rien de fertile.

J’espère que ce petit billet vous apportera un peu de chaleur humaine, d’empathie et, qui sait, un brin de réconfort.

Je me souviens avec précision du protocole sanitaire pour venir me visiter, code social (anti-social) artificiel, coupant court à toute spontanéité dans les relations humaines.

Je me souviens avec clarté les voix des soigant.e.s qui me révélaient par là-même leur identité, puisqu’aucun indice visuel ne me le permettait plus.

Je me souviens avec sensualité de cet espace laissé libre à ma vision entre l’élastique du masque et le début de celui de la charlotte portée par les infirmières. Un peu d’érotisme volé, enfin !

Je me souviens avec rage de cette odeur de désinfectant, désinfecté, omniprésente, gommant toutes les aspérités olfactives qui font, d’ordinaire, la délectation du quotidien et qui annoncent un repas, la sortie de douche, etc.

Je me souviens avec dégoût du volume de plastique envahissant, vaporisé, désinfecté, remplissant les poubelles. Je songeais au coût écologique dont j’étais à l’origine.

Je me souviens avec plaisir des gestes de considération du personnel soignant pour rendre le séjour soutenable, en me laissant du choix, de l’autonomie et du pouvoir d’agir

Je me souviens avec horreur de cette réalité ressenti que je pouvais contaminer tout le monde alors que c’était l’inverse : j’avais intérêt à ce qu’aucun microbe ne croise ma route.

Et puis,

Je me souviens de la sortie,

De cette bouffée d’air surprenant mes poumons qui devaient adapter leur travail, ayant été habitués à brasser de l’air sur-conditionné,

Du contact peau à peau à nouveau possible, serrer des mains, ressentir la vitalité chez l’autre, la texture de sa paume, l’énergie de son mouvement,

De l’odeur forte d’une simple salade, que je n’avais jamais remarquée auparavant,

De la deuxième « première gorgée de bière »,

Du bruit partout présent, qui enivre et fatigue,

Des amis qui m’attendent, des verres partagés, des rires et des plaisanteries qui fusent, trop rapidement pour mon esprit ralenti,

Du plaisir de reconnaître par hasard la voix d’une aide-soignante attentive et dont je découvre le visage enfin associé,

Des douleurs fortes mais rendues soutenables par le simple fait de me sentir dans mon environnement,

De l’épuisement heureux d’avoir fait une promenade qui semblait contenir l’effort d’une grande randonnée,

A nouveau les plats partagés, les verres trinqués et de l’énergie humaine, pure, brute et immédiate.

En attendant de retrouver cela, il y a les auteurs, les créateurs, les musiciens, les artistes, les peintres, les photographes, les conférenciers, les journalistes qui, subtilement présents derrière la forme d’une œuvre, expriment avec puissance qui ils sont, à quoi ils rêvent et remplissent une partie vacante de notre être, la partie qui souffrait d’incomplétude et qui attendait d’être nourrie.

Ainsi ai-je trouvé, par bouffées, le bonheur dans la croyance que Flaubert, Man Ray, Miles Davis, Maupassant, Frida Kahlo ou Chagall m’étaient beaucoup plus familiers que certaines personnes de ma propre généalogie !

A très bientôt Michel