Bobby Mac Ferrin : le leader inspirant

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Admirable surprise

Toujours à la recherche d’exemples de leadership inspirant, j’en ai trouvé un flamboyant lors du concert Circle Songs de Bobby Mac Ferrin cet été 2019 à Vienne.  Comme tout le monde, j’ai été bercé par le tube appelant au lâcher-prise « Don’t worry Be happy » et j’y ai admiré une sorte de cool attitude, Jeans / Tee-shirt/ pieds nus, sereine et tonifiante !

La chanson comme massage sonore, réveillant une zone Zen en moi. Effet largement produit par le fait que la chanson est uniquement créée par la voix et le corps du chanteur.

Mais en suivant cet artiste depuis les années 90, j’ai été ébloui par son agilité : performances solo sur scène intégrant les interventions improvisées avec le public, direction d’orchestre (Beethoven), collaboration en impro avec des musiciens classiques (Yo-Yo Ma), des jazzmen de renom (Jack Dejohnette, Chick Corea, Herbie Hancock, etc.) et des comédiens (Robin Williams), etc. Surtout, j’ai eu le sentiment en le voyant sur scène il y a quelques années, en improvisation totale, que la musique était contenue dans son corps et qu’il entrait en communication avec une inspiration d’En-haut qu’il voulait bien nous retranscrire et nous faire partager.

Ce ne fut pas mon sentiment lors du dernier concert dans lequel j’ai vu. D’abord, parce qu’il faut l’avouer, c’est un homme vieillissant, amoindri dans ses capacités vocales, traînant des pieds plus par fatigue et maladie que par cool attitude, qui nous est apparu. Ensuite, parce que la proposition artistique de Circle Songs est d’un tout autre ordre. Dans ce concert, décentré de la personne qu’il fut, qui « performait » les possibilités vocales au plus haut niveau, Bobby a montré, avec l’efficacité humble d’un leader éclairé, que la musique était là, ici et maintenant, autour de nous et qu’il gardait le pouvoir de la faire apparaître.

Ainsi, ses quatre compagnons soprano, alto, baryton et beatboxers, ont repris la méthode du maître, sous la direction douce et bienveillante de celui-ci.

Sampler ses collaborateurs

Affranchi du désir de produire une oeuvre remarquable, Bobby Mac Ferrin allume de son regard, de ses mains et du déplacement feutré de son corps, des foyers de sons jaillissant sous ses impulsions des 40 choristes qui l’accompagnent ou du public lui-même. Adaptant les riffs (phrases musicales) aux compétences des choristes, il les encourage du regard et de sa présence, à s’approprier ses propositions. Cet artiste a le pouvoir de sampler son entourage, c’est-à-dire de lui transmettre rapidement, par mimétisme, les éléments nécessaires à l’harmonisation d’un tout qu’il constitue en toute improvisation. Des appareils pour sampler restituerait fidèlement le riff et le placerait en boucle (loops) sur lesquels improviser. Là, le choix est de les confier à l’appropriation par ses collaborateurs. Le chef ne dirige pas : il enrôle.

Dans cette démarche, pas de partition individuelle qu’il faudra respecter mais une incitation à participer à ce grand souffle collectif. Au contraire d’un manager rationalisant les lots de tâches à exécuter, Bobby agit en leader agile. Préférant l’ingéniosité à l’ingénierie, il s’efface derrière la production collective qu’il a initiée et qui, reconnaissons-le, ne naîtrait pas sans lui.

 

 

Le résultat d’un parcours professionnel

Pour agir ainsi, il a sans doute fallu qu’il en passe par les doutes, la re-création permanente, l’expérimentation et la prise de risque. Le reportage de Bravo Profiles fait apparaître que cette énergie unique le traverse depuis l’enfance entourée par un milieu de chanteurs professionnels.

Son parcours professionnel rappelle ceux des formateurs, étudiés par Bernard Liétard  : tout se passe comme si l’hyperactivité et l’exigence créative déployées dans une première vie pro,  dans un métier de départ, permettaient de s’en détacher pour devenir passeur de ce métier. Pour Bobby, ce fut d’abord convaincre des producteurs de le laisser mener des performances individuelles sur scènes dans un premier « métier », pour désormais transmettre cette approche d’improvisation en la faisant vivre à travers d’autres chanteurs et en lui offrant de nouvelles possibilités d’innovations.

 

 

Cultivez votre biais !

L’énergie de Bobby Mac Ferrin, lui seul la possède. En revanche, chacun détient en germe son énergie propre à faire de belles choses, pour peu que nous « cultivions notre jardin ». Osons se placer dans les expériences qui exploitent notre talent, prendre les risques nécessaires pour le faire éclore.

Noel Denoyel a fait apparaître dans ses travaux en sociologie du travail la notion de « biais du gars ». Il reprend une expression utilisée par un artisan pour définir l’unicité du geste d’un individu dans un métier donné. Ce que Untel fera à sa sauce, ce qui le caractérise, qui détermine sa puissance et sa limite, qui peut se transmettre tout en étant inimitable. Le développement personnel, ce n’est sans doute rien d’autre que l’acceptation de son « biais ».