Rencontre avec l'inspiration agile d'Agnès Crépet

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Prenez une inspiration… auprès d’Agnès Crépet, par la diversité de ses activités, la façon de gérer son temps, sa créativité, son agilité et la puissance avec laquelle elle fait bouger les lignes de son contexte professionnel et de sa vie personnelle.

Bonjour Agnès, je te remercie de réaliser avec moi la première interview de ZOU ! Tes activités nombreuses et variées ont beaucoup de point commun avec le coaching, tel que je l’entends en tout cas, dans la créativité de solutions de développement. En même temps je suis bien embêté pour te présenter, au vu d’un parcours bien rempli et d’une occupation volumineuse et multiforme. Dans une soirée, comment réponds-tu à la question, « et toi tu travailles dans quoi ? »

Je suis responsable du pôle ingénierie pédagogique à l’école des Mines de Saint-Etienne où j’enseigne également (informatique et méthodes agiles), nous sommes dans le bureau que j’occupe. Je suis également co-fondatrice de Ninja Squad, une société de développeurs passionnés. J’organise à l’occasion des événements culturels ou des conférences, avec respectivement les associations Avataria ou MiXiT.  Je suis également dans le board de Duchess France, un collectif qui promeut la visibilité des femmes techniques dans l’IT [technologie de l’information]. Parfois je donne un peu de temps aussi à des ateliers d’initiation au code pour enfants et ados comme Mix-Teen.

On peut dire que je suis une  « slasheuse »!

C’est bien à ce terme de slasheur que je pensais. Ce terme désigne le fait de pratiquer un métier « slash » « / » un deuxième « slash » etc. Pour quelqu’un qui se consacrerait plutôt à une seule mission, ton activité peut apparaître comme insoutenable ! Où trouves-tu ton énergie pour pratiquer assez systématiquement plusieurs métiers dans la même tranche de vie ?

J’essaie d’être assez organisée : je planifie des tâches sur des temps courts de réalisation et je fais des rétrospectives, je revois régulièrement les priorités. Je m’appuie sur des méthodes comme GTD (Getting Things Done)

Comme un slash-agenda ?

En fait, j’ai un agenda bien organisé mais tout n’est pas planifié. Cela me permet de pouvoir déjeuner avec des amis, comme je l’ai fait ce midi, sans forcément le prévoir 3 semaines à l’avance.  Il me faut aussi des temps de créativité. J’écris un peu et je ne peux pas vraiment prévoir ce temps dans mon agenda. Je ne veux pas non plus que cette activité passe après tout le reste. J’essaie donc de prévoir des plages davantage libres dans mon agenda. Ce qu’il faut que je te dise aussi, c’est que je travaille sur des plages courtes d’activité : 25/30 minutes (Technique Pomodoro).

 

Développement des organisations et des personnes

Parlons développement : tu possèdes un bagage technique numérique solide mais aujourd’hui les transformations que tu amènes vont au-delà du technique pour des transformations organisationnelles et humaines : Comment tu t’y prends ? quelles méthodes ? sur quels outils tu t’appuies ?

Alors, la première chose à laquelle je crois c’est qu’on ne peut pas être efficace dans une institution inefficace. Les environnements dans lesquels je travaille sont ouverts à des transformations. Les gens avec moi visent l’amélioration permanente.

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Agilité

Nous avons animé en février deux ateliers en parallèle lors des rencontres départementales de l’innovation pédagogique. Je me suis occupé d’un coachyshop pour implémenter de l’innovation dans son environnement de travail et toi, Agnès, tu as partagé tes avancées en matière de management de projets pédagogiques. Nous n’avons pas pu nous croiser à ce moment-là et les retours très positifs que j’ai eus de ton intervention parlait de l’agilité en pédagogie ! C’est quoi l’agilité pédagogique ?

L’agilité vient du domaine de l’automobile et est très présente dans l’IT. C’est le contraire de la planification prédictive, du cahier des charges. C’est une démarche intégrant un temps qui permet de s’interroger sur ce qu’on peut améliorer. On se lance dans une création en se donnant des échéances pour des livrables, on avise entre nous de ce qui peut être amélioré, on repart dans la production, ainsi de suite.

C’est quelque chose que tu as mis en place à Mines St-Etienne?

Oui, la demande était inspirante : on m’a dit que des changements pour la transition éducative étaient nécessaires mais qu’on ne savait pas forcément comment s’y prendre. C’était source de motivation pour moi. Du coup, je me rapproche des usagers (enseignants, élèves), j’essaie d’expérimenter, d’analyser ces tests, d’apprendre de ces derniers et d’identifier les pratiques pédagogiques les plus efficaces dans un contexte donné, et on reboucle ainsi de suite.

Par quelles étapes en es-tu passé ?

En premier, je me suis rendue en cours, comme une étudiante. Je souhaitais m’imprégner de la culture enseignante de l’école. J’ai rencontré les personnels de l’école, tissé des liens. Dans des groupes de travail auxquels participent les étudiants, nous avons repéré des enseignements qui fonctionnaient moins bien, nous en avons analysé les causes et nous nous sommes placés en mode d’expérimentation. Le fait qu’un enseignant chevronné se mette en challenge pour tester de nouveaux process pédagogique introduit beaucoup de motivation pour tout le monde. Enseignant et élèves. Les régulations se font entre chaque cours. On relève ce qui a marché, on le stabilise, on régule, on réajuste.

 

Changement des éco-systèmes

Généralement, ces méthodes agiles, comme la méthode Scrum, installent la désorganisation d’un organigramme hiérarchique, on se place en mêlée d’équipe avec des rôles différents mais sans rapport hiérarchique entre les acteurs. C’est possible dans une école supérieure comme Mines Saint-Etienne ?

Le Comex, le comité de direction, fait confiance aux initiatives et la volonté de changement est bien présente. Et puis les avis de chacun importent, étudiants, personnels, décisionnaires. Par exemple, nous citions un copain à toi qui travaille ici à la DSI. Il y avait un besoin d’atelier à animer pour des élèves ingénieurs, et il était partant pour faciliter cet atelier, sans être enseignant, il est venu aider, c’est aussi ça la transition éducative : travailler avec tout l’écosystème d’une école.

 

Des pratiques « genrées » ?

Je sais que tu as eu une place particulière de femme dans un monde plutôt masculin, celui de l’informatique. Être fille / être femme a-t-il une influence sur la prise de risque. Y a-t-il un développement genré ? ou autrement dit, observes-tu une approche du développement plutôt masculine et une autre plutôt féminine ?

Dans l’informatique on s’interroge beaucoup sur la question du genre, le manque de diversité, notamment avec Duchess France, dans ce que le harcèlement ou d’autres choses peuvent mettre à mal la prise de risque. Pour ma part, je n’ai pas tellement connu de problème là-dessus dans l’informatique. Ceci dit, avec toutes les associations qui s’interrogent sur la présence des femmes dans l’informatique, on a plus de facilité à prendre des risques. Avec Duchess France, on fait du coaching pour des filles pour préparer leurs interventions en public, les entraîner à faire des conférences techniques., leur faire prendre confiance. Avec le marrainage de femmes débutantes, on a développé une forte entraide.

Dans le milieu de l’entreprenariat, c’est sans doute un peu plus dur, je sais que certaines filles doivent laisser supposer qu’elles sont des hommes face à des clients, pour afficher davantage de crédibilité. C’est peut-être un peu plus compliqué. Moi, j’ai monté ma boîte avec trois hommes et ça s’est très bien passé, mais peut-être parce que ces trois hommes sont très bienveillants. En tout cas, je n’ai pas eu de problème là-dessus. Par contre, depuis que je suis sur ce poste, j’observe, dans la fonction publique, plus d’inégalités qu’ailleurs.

De quelles sortes ?

Parfois je vais dans des réunions de l’IMT (Institut Mines Télécom) qui regroupent plusieurs écoles (Mines et Telecom) et j’observe peu de femmes dans les instances décisionnaires. Dans un milieu beaucoup plus paritaire que l’informatique, les femmes ne sont pas plus nombreuses. Je ne peux pas expliquer d’où ça vient mais tout ce que je peux dire, c’est que tout ce que je connais dans l’informatique, notamment la communauté d’aide, je ne la retrouve pas ici. Une collègue a comme mission l’égalité homme / femme, une très bonne initiative et elle est très impliquée. Est-ce que cela suffit à avoir plus d’égalité, je ne crois pas, le constat doit être plus largement partagé. Lors de la dernière conférence égalité Femmes/Hommes à Mines Saint-Étienne nous étions très peu nombreux (15 personnes maximum, dont 2 ou 3 élèves, ce qui est une bonne chose par contre!).

Tu l’as déjà fait un peu auparavant : peux-tu me donner une citation, un slogan qui t’inspire ?

« Ça ne sert à rien d’être efficace dans une organisation inefficace ». Il ne faut pas s’épuiser dans des contextes où c’est compliqué d’avancer ou alors il faut se créer son propre écosystème pour pouvoir avancer.

« 100% des gens qui réussissent ont essayé ». Si tu ne prends pas de risque, tu ne feras jamais rien et l’échec t’aide à grandir, en fait. C’est ce qui constitue l’intérêt des fail-confs : apprendre de ton échec, le mettre en avant comme ce qui as été une opportunité.

[Note : La fail-conf est une conférence qui prend support sur l’expérience issue des erreurs, ratages ou maladresses, qui sont vus alors comme source essentielle d’apprentissage et non comme un échec.]

 

Peur ?

Quel développement souhaites-tu mettre en place, un changement que tu n’as pas encore fait ?

Plein !  j’en ai 50 ! J’ai une to-do-list que je priorise… Ce que je souhaite réaliser, et en t’en parlant j’ai peur..

C’est important de verbaliser.

Souvent, des gens me disent qu’à ma place ils auraient peur. Mais moi j’ai tout le temps peur !

Je prends la décision de prendre une disponibilité d’un ou deux ans pour partir aux Pays-Bas avec mon conjoint et mes deux enfants de 3 et 5 ans. On n’a pas encore de job ni d’appart là-bas ! J’ai toutefois un leitmotiv, c’est de m’inspirer des pratiques nordiques, il y a de belles expérimentations en pédagogie agile. J’espère bien y participer.

Si je n’y arrive pas, j’aurais quand même essayé. Premier échec : je n’ai pas pu postuler à une offre parce que je ne parle pas le néerlandais. Un peu dur mais ce n’est pas grave. Admettons que je ne trouve pas, et que le fait de ne pas parler néerlandais m’empêche de trouver ce que j’aimerais, je ferai un autre job que je n’ai pas encore fait. Ce ne sera pas un échec. Pour mes fils, c’est très important que je leur fasse découvrir une autre culture en tout cas !

Propos recueillis en avril 2018 par Michael ANDRE